ROUGE EN TANT QUE VERT
La ville comme nature : réflexions sur un avenir urbain
Helga Fassbinder
Les urbanistes pensent dans les couleurs rouge et vert. Le rouge désigne les bâtiments et les routes, le vert la nature – et ce sont des contrastes. Même les règlements le fixent ainsi : les cartes et plans distinguent entre « rouge » et « vert » et le vert désigne alors une fonction récréative, par ex. un parc.
Mais depuis peu de temps les biologistes ont rebattu les cartes autrement : les résultats de leurs recherches montrent que la diversité biologique est plus importante dans les villes qu’à la campagne. Davantage d’espèces de la faune et de la flore dans la ville qu’en dehors d’elle. Ce que cela impliquerait n’est pas encore entré pour de bon dans la tête des urbanistes. L’antique opposition de la ville à la campagne ne correspond plus à la réalité et il est grandement temps d’y réfléchir sérieusement. N’y a-t-il pas urgence à regarder pour une fois la ville avec les yeux des animaux et des graines, aussi absurde que cela puisse paraître à première vue ? Eux ne pensent pas dans les catégories « ville » et « nature », ils perçoivent tout simplement un environnement autre, la ville leur est un paysage rocheux.

Arrivés à ce point, nous pouvons poser la question suivante : de quoi avons nous besoin – eux les animaux et plantes et nous l’espèce bipède ? Et alors nous allons découvrir que nous sommes indissolublement liés, les plantes, les arbres, les insectes, les oiseaux et nous les hommes. C’est à vrai dire une histoire bien connue, que nous apprenons déjà à l’école primaire : nous aspirons de l’oxygène et nous expirons de l’azote et les plantes, elles, font le contraire ; les insectes vivent des plantes et les oiseaux à leur tour freinent l’expansion des insectes. C’est ainsi depuis toujours, mais maintenant il y a une donnée nouvelle : le changement climatique. Le réchauffement de la planète. Des études ont clairement établi que les villes y jouent le rôle principal. A cela s’ajoutent des inondations de plus en plus fréquentes : celles des dernières années ont fait prendre conscience du fait que la surface des villes ne peut retenir l’eau en cas de fortes pluies – c’est en principe logique et déjà connu – mais peu à peu devenu un problème à cause des turbulences météorologiques et des pluies torrentielles qui vont de pair.
Pouvons-nous de façon « naturelle » agir pour désamorcer cette « bombe » ? Oui, très certainement et j’arrive maintenant à un point essentiel : ce qui nous aiderait, ce serait d’enlever la barrière dressée dans nos têtes entre la ville et la nature : que nous regardions la ville comme un cas spécifique de nature, que nous acceptions les services rendus par la nature au lieu de lui tourner le dos.
Que faut-il entendre par là ?
Un exemple : l’eau de pluie est retenue jusqu’à une certaine hauteur par la terre qui peut l’absorber avec ses plantes. Lorsqu’on a enlevé cette terre recouverte de plantes pour construire un bâtiment, on ne se trouve pas forcément devant un problème. Car on peut tout simplement remonter la terre de quelques étages et la déposer sur le toit. Là-haut elle fait alors la même chose qu’elle a fait avant en bas : absorber beaucoup d’eau avant de rendre l’excédent. Et cette terre déposée sur le toit constitue en plus une couche protectrice contre le froid et la canicule.
La capacité des plantes à retenir l’humidité et à expulser de l’oxygène contribue à l’amélioration du climat urbain. On le sait. Depuis peu de temps nous savons aussi ceci : l’effet positif va plus loin encore et concerne un problème supplémentaire que nous avons : les feuilles dans leur processus métabolique aspirent pour ainsi dire l’air ; dans les villes l’air contient des microparticules dangereuses pour la santé, mais comme celles-ci restent à la surface des feuilles, elles disparaissent avec la première pluie dans la terre ou dans les canalisations. Je ne raconte là que du déjà connu. L’Université Technique de Berlin mène des recherches au sujet des effets mentionnés à l’instant ; on suppose qu’une surface végétalisée pourrait diminuer d’un tiers la présence des microparticules dans l’air.




Jusqu’à ce point tout va bien, même merveilleusement bien. Seulement lorsqu’on poursuit le raisonnement pour se représenter l’application de ces données, les choses deviennent soudainement problématiques pour ne pas dire porteuses de conflits – porteuses de conflits surtout avec la catégorie professionnelle des architectes et des urbanistes. Car, tout d’un coup, les villes se présenteraient différemment à notre regard. Elles seraient – pour le formuler de façon quelque peu exagérée – un genre de paysage verdoyant avec quantités de profondes gorges vertes. Car non seulement les toits seraient verts, mais les façades aussi seraient végétalisées, puisque les effets positifs de la végétalisation ne valent pas que pour les toits, qu’on n’aperçoit la plupart du temps que de l’ hélicoptère, mais également pour les murs et les façades : la végétalisation verticale a, à peu de chose près, les mêmes effets sur l’environnement et peut, si la construction s’y prête, très efficacement contribuer à l’isolation contre le froid et la chaleur.
Quand on y réfléchit, revêtir un maximum de bâtiments d’une peau verte devrait aller de soi. Et on devrait plutôt s’étonner que nous ne nous y appliquions pas depuis longtemps. La ville végétalisée, même la mégalopole comme ville verte : une contribution efficace à la lutte contre la dégradation des conditions environnementales urbaines et contre le réchauffement progressif de la planète.



Une ville totalement verte – voilà ce qui heurte de front notre image mentale « ville ». La ville comme nature : une gentille idée peut-être, acceptable à condition que cette nature urbaine se présente comme « paysage rocheux » et reste tel que nous le connaissons : un paysage de pierre et de verre que nous serions en peine de reconnaître s’il était recouvert de végétaux.
Il est probable que chez la plupart des architectes les cheveux se dresseront sur la tête à l’idée d’une telle ville. Que devient l’architecture ! Ou plus précisément la représentation de l’architecture qu’ils ont intériorisée, mise en pratique dans l’exercice de leur profession, canonisée.
C’est ici que le bât blesse : la séparation entre rouge et vert tient peut-être au fait que l’ensemble de notre tradition esthétique repose sur cette séparation. Et ceci pour deux raisons évidentes : d’une part jusqu’à la fin du 19ème siècle la nature était vécue comme quelque chose de menaçant, quelque chose contre quoi il fallait se défendre, une force surpuissante. Il suffit de regarder les statistiques démographiques au cours de siècles : la population était alors restreinte, même les aires d’influence, prédominantes en matière de culture, étaient peu peuplées et les possibilités technologiques de se prémunir contre les forces de la nature étaient peu développées. De cette position anti-nature est née une tradition esthétique, dont les villes devinrent les centres. Les réalisations humaines en opposition à la nature apparaissent alors dans l’architecture et même dans les jardins : nature domptée. Cette conception allait de pair avec la philosophie du progrès propre aux Lumières. En architecture elle arrive finalement à son apogée avec les modernes et leur esthétique : totalement rationnel, célébrant le progrès technologique – la « nature » reléguée dans un coin, fonction : « récréation ».
Mais il y avait bien sûr une autre raison valable d’écarter la nature des bâtiments. Par le passé nous ne disposions pas d’outils technologiques performants pour une intégration sans problème du rouge et du vert. L’invention de matériaux synthétiques, de feuilles et de films plastiques parfaits ainsi que de matériaux d’isolation ne date que de quelques dizaines d’années. Mais entre-temps ont été développées des techniques de construction si perfectionnées qu’il est plus sensé, même d’un point de vue économique, de choisir un toit vert plutôt qu’un toit non-vert : le vert tient en moyenne deux fois plus longtemps. Des combinaisons végétales ont été trouvées qui supportent, sans adjonction d’eau, des étés très secs, nul besoin d’arrosoir, ni d’installation d’arrosage.
Et quand bien même on souhaiterait avoir un superbe jardin sur son toit , cela aussi est possible : on peut sans risque partir en vacances en plein milieu de l’été, car il existe maintenant des installations qui règlent l’arrosage de manière entièrement électronique. Plus besoin de s’en occuper. Et tout cela ne coûte pas grand chose. Là aussi il s’agit d’une conquête technologique des vingt dernières années. Et ce qui vaut pour les jardins sur les toits vaut également pour la végétalisation verticale : actuellement on peut créer de merveilleux jardins verticaux, qui n’ont rien à envier aux célèbres jardins de Sémiramis, jadis la 8ème merveille du monde. Alors plus rien n’empêche la végétalisation des toits et des façades.
Mais le milieu des architectes et des urbanistes reste dans l’expectative, rejetant même la plupart du temps les façades végétalisées. On a été formé avec des notions différentes, (et la formation a une influence très grande, un peu semblable à un lavage de cerveau) , sans compter le fait que la majeure partie des architectes ne savent se servir des possibilités techniques, puisqu’ils n’en ont pour l’instant qu’une très vague idée. Et ceci joue, à mon avis, le rôle principal. Ils sont toujours et encore prisonniers de la vieille idée que la surface d’une ville doit être composée de matériaux solides inorganiques. Une peau végétale ? Une ville radicalement verte ? Quelle aberration !

Et pourtant les premiers signes d’un changement sont perceptibles. En ce qui concerne les toits végétalisés quelque chose est déjà en route : il existe des communes qui, à l’instar de Bâle, Linz sur le Danube ou Toronto, imposent des toits végétalisés pour toute construction nouvelle. D’autres donnent l’exemple en faisant réaliser les bâtiments publics avec des toits végétalisés – Chicago l’a fait et cette expérience est devenue mondialement connue depuis ; d’autres encore offrent des subventions et/ou proposent des conseils techniques gratuits, comme par ex. Anvers qui tente de cette manière de recouvrir d’une peau verte des bâtiments déjà existants.
La végétalisation verticale pose davantage de problèmes. Mais dans ce domaine aussi, des pionniers sont à l’œuvre. Même des architectes célèbres s’y frottent. Parmi les grandes villes c’est Paris qui constitue l’avant-garde. Dans son plan d’urbanisme une nouvelle catégorie verte a été introduite : « la végétalisation verticale » , et on peut y voir de petits espaces prévus à cet effet. Sensationnel ! Un pas a déjà été franchi: pour son musée du Quai Branly à Paris, Jean Nouvel a entièrement fait recouvrir par Patrick Blanc la façade donnant sur la Seine. C’est devenu un jardin vertical magnifique, une nouvelle attraction touristique. Patrick Blanc d’ailleurs est LE spécialiste dans ce domaine – un biologiste qui depuis des décennies déjà travaille à élaborer des constructions, à sélectionner et à combiner des espèces de plantes propices aux jardins verticaux. On trouve ses créations maintenant dans le monde entier. En France il est connu et a les faveurs du grand public. Récemment EDF (Electricité de France) – fait remarquable en tant que tel - a organisé dans son espace Electra une exposition consacrée aux réalisations de Patrick Blanc qui a été si courue que les visiteurs, personnes de toutes les classes d’âge et de toutes les couches sociales, ont dû faire la queue. Ceci est révélateur : l’idée d’une ville verdoyante séduit plus le grand public que les architectes et les urbanistes. On aime la nature, on la demande, on la veut, de préférence tout près de la maison – des jardins sur le toit et le long des façades, beaucoup de gens trouvent cela beau et plein de charme. Mais que faire des araignées ? Heureusement un remède a été trouvé récemment : un substrat organique provenant d’une espèce particulière de fougères que les insectes n’apprécient pas…
Pour éveiller l’intérêt en faveur d’une ville foncièrement verte, il vaut donc mieux frapper aux portes des citoyens que s’adresser aux architectes et urbanistes. De toute évidence la municipalité de Paris l’a compris : en juin 2007 a eu lieu devant et à l’intérieur de la mairie de Paris une grande exposition avec des plantes, des stands d’information, des films et des panneaux d’affichage, afin d’intéresser les habitants à davantage de verdure dans la ville.
La végétalisation verticale y a occupé une place de choix : on incite les propriétaires et les copropriétés à faire végétaliser les façades de leurs maisons, et ceci, sous certaines conditions, aux frais de la mairie, prête à assurer par la suite l’entretien des façades. Génial ! On se situe là dans la tradition des jardins verticaux et des façades couvertes de lierre et de vigne vierge qui, indépendamment des volontés architecturales, se trouvent un peu partout dans les villes, plantés par les citoyens, les propriétaires, les locataires. Et pas seulement à Paris. Il suffit de traverser une ville en ouvrant les yeux pour découvrir en beaucoup d’endroits ces actions citoyennes d’autogestion – rien qu’avec les exemples de ma ville d’Amsterdam je pourrais remplir un livre.
La résistance se trouve du côté des architectes et des urbanistes. Avec BIOTOPE CITY je tente de la vaincre : ce journal est un lieu d’information et un forum pour discuter exemples et solutions. Car des exemples d’une architecture nouvelle ne manquent pas – la piscine Mercator de l’architecte néerlandais Ton Venhoeven, terminée en 2006, entièrement recouverte d’une peau verdoyante, en est un. Le musée spectaculaire du Quai Branly de Jean Nouvel a déjà<été mentionné ; un autre architecte français, Edouard François, expérimente différentes formes de végétalisation verticale – sa « Flower Tower », une tour d’habitation dans un quartier périphérique de Paris, où à chaque étage sont alignés sur une galerie des bacs contenant d’immenses bambous, arrosés par une installation réglée de manière électronique. Cette réalisation a été publiée dans toutes les revues spécialisées de renom international. Un autre projet de lui est en cours. Ce qui favorise de tels projets, c’est qu’à cause du changement climatique et de l’augmentation des températures qui en découle, l’ombre et la fraîcheur deviennent une valeur – le slogan de la modernité « Lumière, Air et Soleil » doit être adapté à nos nouvelles conditions de vie …
Aux Pays-Bas également l’intérêt pour une ville verdoyante grandit: récemment on pouvait visiter à l’Institut Néerlandais d’Architecture (NAI) une exposition consacrée à la « ville comestible ». Y étaient présentés des arbres fruitiers, des arbustes à baies, des plantes comestibles –une idée d’un intérêt particulier pour les mégalopoles des pays en voie de développement.
Mais toujours et encore dans le domaine des jardins verticaux et de ceux sur les toits, des pays comme la Suisse, l’Autriche, la France et l’Allemagne du Sud-Ouest et du Sud-Est sont en avance. Comment l’expliquer ? Je ne peux que proposer une hypothèse : ces pays ont une tradition de médecine naturelle, même dans la France supposée particulièrement rationnelle, l’homéopathie est très prisée. Ce sont aussi des pays qui ont des sources chaudes et connaissent les bienfaits des cures thermales. Il n’est pas impossible qu’une telle tradition dispose à renforcer la végétalisation dans les villes et à s’insérer ainsi davantage dans le cycle de la nature
Traduction : Marieluise Neuhaus